Je
n'aime pas les gens,
Ils
m'indiffèrent,
Vous
m'indifférez.
Vous
n'êtes que ces pions malchanceux sur l'échiquier de la vie posés
en désordre sur une vieille table bancale. Une table qui n'attend
qu'un petit coup de vent ou un geste maladroit pour s'effondrer
lourdement sur un carrelage trop froid.
Je
n'aime pas les gens, et je n'ai pas le temps d'attendre la maladresse
de ce geste pour voir leur vie s'éparpiller sur le sol. Je préfère
être ce geste. Je préfère être celle qui restera debout, jusqu'à
ce qu'un autre balance un coup de pied dans la table ou repose mon
échiquier.
Je
n'aime pas les gens, je n'aime pas leurs mains. Des mains égoïstes,
des mains pathétiques, des mains qui font semblant de vous rattraper
et qui vous lâchent au moment même ou la chute devient trop
évidente, des mains tremblantes, des mains usées. Des mains qui
m’agrippent, me griffent, me saignent. Des mains sales,
dégoûtantes, gerbantes, mais aussi quelques mains amicales,
empathiques, aimantes. Des mains que je ne vois plus depuis ma toute
dernière déchéance. Et je m'en fous.
Je
n'aime pas les gens. Ils sont menteurs, manipulateurs, égocentriques
et souvent totalement stupides. J'étais comme eux avant. Avant.
Aujourd'hui je suis pire. Nue devant mon miroir, j'ai longtemps été
ce pantin déséquilibré qui s'acharne à se couper ses fils avec de
vieux ciseaux rouillés, pendant qu'un hideux crapaud biblique
s'amuse avec perversité à me les rattacher un à un, encore et
encore, me jetant à la gueule, un semblant de liberté. J'ai souvent
pensée à me crever les yeux avec cette paire de ciseaux, mais la
voix dans mon reflet me chuchote inlassablement de me retourner. Une
voix envoûtante, hypnotisante qui m'accroche mon cerveau déjà
perdu dans quelques notes planantes de Tangerine Dream. Alors je me
retourne, comme à chaque fois, et je redeviens pion sur mon
échiquier faisant tomber au passage quelques tables bancales.
Je
n'aime pas les gens. Ils font toujours la gueule, même lorsqu'ils
sont heureux.
Je
ne les aimes pas. Ils me le rendent bien. Souvent, je ramasse ceux
que je trouve, et les mains grandes ouvertes, je les regarde
s'entasser sur l'une de mes paumes. Parmi eux, des visages connus,
des visages inconnus, des sans-visage. Ils ont tous peur. Ils ont
raison. Alors commence la symphonie funèbre de mes applaudissements.
D’abord en rythme saccadés, puis de plus en plus rapide, de plus
en plus fort, écrasant tous ces gens entre mes deux mains autrefois
empathiques. Ils hurlent, mais mon esprit n'est déjà plus là pour
les entendre. Leurs os craquent, leur sang coule... et J'aime ça.
J'aime même foutrement bien ça !
Je
sais ce que vous êtes en train de penser. Vous vous dîtes que je
suis folle. Bien sûr que je le suis. Complètement, irréfutablement,
indéniablement... poétiquement. Dois-t-on me passer à l'échafaud
à cause de cela ? Dois-t-on m'assassiner comme on a assassiné
tous les rêveurs ?
Bien
sûr que oui, parce que si ce n'est pas vous qui m'effacez, c'est moi
qui le ferais, avec toute cette haine vicieuse que j'ai accumulé
durant toutes ces années de silence. Le monde emprisonne, torture,
fusille tous les fous, les paumés, ceux qui sont différents de par
leur couleur, leur sexualité, leur croyance. Et nous nous retrouvons
tous dans l'enclos des fous, nous agonisons, nous hurlons, nous
mourrons, sous l’œil indifférent de ceux qu'on croyait humains.
Mais l'humanité n'est plus.
Alors
je laisse glisser lentement mes rêves et je prend tout naturellement
place... dans ma folie.